Ménopause, andropause, presbyphonie : ce que l’âge et les hormones changent dans la voix
CLINIQUE DE LA VOIX
Ma voix a baissé depuis la ménopause, est-ce normal ? Mon mari ne tient plus ses aigus, est-ce l’andropause ? Deux médecins de la voix répondent.
ENTRETIEN
Des questions qui arrivent toutes les semaines
Les questions arrivent toutes les semaines au CALYP et à l’oreille d’Adeline Toniutti. Ma voix a baissé depuis la ménopause, est-ce que c’est normal ? Mon mari de 62 ans ne tient plus ses aigus, est-ce l’andropause ? Faut-il un traitement hormonal pour préserver sa voix ? Adeline Toniutti s’est entretenue avec le Dr Bruno Coulombeau, phoniatre à Lyon, afin de nous éclairer sur ces sujets. Le Dr Marie Mailly, ORL spécialiste de la voix à Paris, apporte son éclairage sur les mêmes questions.
AVANT LA MÉNOPAUSE
La voix évolue bien avant la ménopause
Le premier constat du Dr Coulombeau porte sur une évolution continue, sans rapport avec un événement hormonal précis. « Écoutez la voix d’une jeune fille, d’une jeune femme de 25 ans, d’une femme de 45 ans, avant même la ménopause. Elles sont souvent “différenciables” à l’oreille dans leur “maturité”. » Trois mécanismes se combinent : l’évolution du corps et des résonateurs, qui fait qu’une voix mûrit ; l’évolution musculaire ; et le statut hormonal, qui joue aussi, par une imprégnation plus longue, des variations mensuelles ou des grossesses chez la femme. Même chez l’homme, la durée de l’imprégnation hormonale joue sans doute un rôle.
Sur la voix parlée, et chez les non-chanteurs, une tendance se dessine autour de 70 ans : celle des femmes descend un peu en tonalité, celle des hommes monte un peu, si bien que les tonalités moyennes des deux se rapprochent. Il faut bien préciser que ce rapprochement concerne les voix parlées.
Dans le milieu lyrique, on observe autre chose. Des ténors comme Placido Domingo, ténor espagnol, l’une des grandes voix d’opéra de la fin du XXe siècle, deviennent barytons en fin de carrière. On observe des voix qui deviennent plus hautes, ou plus graves, selon les cas.
Adeline Toniutti
Beaucoup de ténors que je connais, qui ont eu de vraies carrières, notamment mes professeurs, sont passés barytons à la fin. Placido Domingo a fait ça aussi.
Dr Bruno Coulombeau
Est-ce que vous ne pensez pas que ça pourrait plutôt être une question musculaire ? Quand vous entendez des ténors qui envoient, il faut musculairement y être.
Adeline Toniutti
Je suis d’accord avec vous. Ma question, c’était : est-ce que ce sont les cordes vocales qui changent, ou est-ce un vieillissement du corps qui fait qu’on a moins de soutien abdominal, des membranes moins souples ? Est-ce que des cordes vocales comme celles de Domingo vont mincir, devenir plus fines ?
Dr Bruno Coulombeau
Pour Domingo, je le mets à part, je ne l’ai jamais vu en consultation. Ce qu’on voit souvent, c’est que l’aspect général des cordes change peu. D’une façon habituelle, elles changent peu. On a plutôt l’impression qu’il y a des éléments musculaires qui vont intervenir. Moins de tonus, moins de capacité à maintenir une pression élevée.
« Il y a les mécanismes de la ménopause qui, en raison d'une chute d'hormones, rendent la voix plus grave. »
« L’aspect général des cordes change peu. On a plutôt l’impression qu’il y a des éléments musculaires qui vont intervenir. »
À RETENIR
Chez la plupart des personnes qui vieillissent, l’examen des cordes vocales montre peu de modifications. Ce qui se perd d’abord, c’est le tonus et la pression disponible. Le travail musculaire fait donc partie du soin de la voix après 50 ans.
LE LARYNX
Ce que la ménopause change dans le larynx
Le statut hormonal change, et les cordes vocales le perçoivent. « Les cordes vocales sont un récepteur des hormones sexuelles », rappelle le Dr Coulombeau : œstrogènes, progestérone et androgènes s’y fixent. Les modifications attendues portent sur l’hydratation, avec un assèchement probable des muqueuses, sur le tonus musculaire, et surtout sur l’élasticité des tissus.
À l’examen, il n’y a « pas de choses qui sont nécessairement visibles ». Aucun amincissement spectaculaire, aucune transformation de la longueur ou du poids des cordes vocales n’accompagne mécaniquement la ménopause. Parfois, des modifications plus ou moins importantes de la morphologie cordale peuvent intervenir. C’est le cas dans la presbyphonie, que nous évoquerons plus loin.
Ce que les femmes rapportent le plus souvent : une impression de baisse globale de la tonalité, parfois un pincement de l’ambitus, qui devient un peu moins large. Le médecin insiste sur le statut de cette observation. « C’est une tendance qu’on observe. On ne peut pas le généraliser. » Des sopranos et des chanteuses ménopausées peuvent conserver un ambitus tout à fait superposable à celui qu’elles avaient avant.
Le Dr Marie Mailly décrit le mécanisme et la liste des symptômes tels qu’ils arrivent en consultation.
CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY
« Le mécanisme est la baisse combinée d’œstrogène et de progestérone, qui entraîne des changements laryngés significatifs : baisse de la fréquence fondamentale, donc une voix qui devient légèrement plus grave, parfois une amputation de la tessiture dans les aigus ; instabilité vocale accrue ; capacités respiratoires réduites ; perte de lubrification des cordes vocales ; faiblesse du muscle vocal ; fatigue vocale accrue, avec un amincissement et une sécheresse des cordes vocales. »
« Concrètement : enrouement, sécheresse pharyngée et laryngée, fatigue vocale, réduction de l’ambitus vocal, notamment dans les aigus, plus difficiles à atteindre, récupération vocale plus lente après utilisation. »
« Je pense qu’il faut tout le temps consulter, pour en parler avec l’ORL, s’assurer qu’il n’y a rien d’autre de facile à traiter : forçage, reflux. C’est difficile de faire vraiment la différence entre ménopause et périménopause. »
Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris
À RETENIR
La ménopause ne fait pas « maigrir » une corde vocale de moitié. Elle agit sur l’élasticité des tissus, l’hydratation et le tonus. Une voix qui se modifie à cette période mérite un bilan chez un phoniatre ou un ORL, ne serait-ce que pour écarter un forçage ou un reflux, puis un travail technique adapté, sans attendre que la gêne s’installe.
HORMONES
Les traitements hormonaux substitutifs et la voix
Les deux médecins répondent, et leurs réponses se complètent.
Adeline Toniutti
Pour vous, les traitements hormonaux, on ne va pas les donner pour améliorer la voix ? Ce n’est pas quelque chose qu’on conseille pour la voix ?
Dr Bruno Coulombeau
Non, pas pour la voix. Ils peuvent avoir une indication qui va être posée par les gynécologues pour d’autres raisons, notamment osseuses. Vous savez que le système osseux de la femme va se fragiliser avec l’âge. L’ostéopénie va induire une ostéoporose qui, à la moindre chute, pourrait occasionner des fractures un peu trop faciles. Là, on va mettre en place certains traitements, dont des traitements hormonaux, pour essayer d’éviter ça. Mais sur le plan vocal, il est fort peu probable qu’en mettant un traitement hormonal substitutif, la voix soit durablement impactée.
Sur l’effet vocal proprement dit, le médecin décrit un résultat imprévisible : « Parfois, le traitement hormonal substitutif aide, parfois pas du tout. Je ne le préconise pas pour des raisons vocales, parce qu’on n’est pas du tout sûr que ça va marcher. »
Adeline Toniutti a posé la question inverse, celle que beaucoup de chanteuses redoutent : ces traitements peuvent-ils abîmer la voix ? « Là, pour le coup, je ne crois pas », répond le Dr Coulombeau, qui ne se souvient pas d’une patiente venue lui décrire une dégradation vocale attribuée à un traitement substitutif. Il ajoute la nuance qui s’impose : « Ce ne serait pas très logique. Mais parfois, il y a des réactions inhabituelles. »
Le Dr Mailly, elle, voit en consultation des patientes chez qui le traitement change les choses.
CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY
« Se discute toujours la prise d’un traitement hormonal substitutif, qui, selon les patientes, améliore beaucoup les choses. »
Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris
À RETENIR
Un traitement hormonal substitutif se discute avec le gynécologue, pour des indications qui sont d’abord osseuses et générales. Aucun bénéfice vocal ne peut être promis : certaines patientes décrivent une nette amélioration, d’autres aucune. Aucun effet délétère sur la voix n’a été rapporté au Dr Coulombeau. Le levier utile sur la voix reste le bilan et le travail vocal.
Chez l’homme, l’âge et les androgènes
Ce qui a été décrit chez l’homme relève de l’âge et du muscle : une voix parlée qui monte légèrement en tonalité aux alentours de 70 ans ; une presbyphonie qui touche l’homme comme la femme ; des grands aigus en voix de poitrine de plus en plus difficiles à tenir, avec moins de pression disponible ; et, lorsque les cordes vocales perdent réellement une partie substantielle de leur masse, une évolution vocale qui suit. « Ça, c’est avec l’âge. Ça peut concerner les hommes comme les femmes. »
Le Dr Mailly précise le vocabulaire, et ce qui se passe dans la corde vocale de l’homme qui vieillit.
CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY
« Médicalement, on ne parle pas d’andropause, car chez les hommes il n’y a pas, comme chez les femmes à la ménopause, un arrêt brutal de sécrétion de testostérone. C’est plus progressif chez eux. On parle plutôt d’hypogonadisme fonctionnel. Mais cette diminution de testostérone avec l’âge induit aussi une perte musculaire, avec un amincissement des cordes vocales, et donc une voix plus instable, plus soufflée. Souvent, ils perdent leurs graves. »
Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris
Un point d’histoire médicale éclaire la question hormonale chez l’homme. Dans les années 1970, des personnes âgées perdant de la force et du dynamisme avec la fonte musculaire liée à l’âge avaient été mises sous androgènes, hommes et femmes. L’essai a été rapidement arrêté chez les femmes, dont la voix perdait une quarte ou une quinte en peu de temps, ce qui est considérable, avec une pilosité qui apparaissait. Chez les hommes, cette pratique ne se fait plus aujourd’hui.
Dr Bruno Coulombeau
On sait que les androgènes vont provoquer un abaissement de la tonalité vocale. On sait faire. À l’inverse, chez l’homme, remonter la tonalité vocale pour que ce soit convaincant, c’est très rare que ça marche.
Les mécanismes hormonaux de la ménopause et de l’andropause touchent-ils plutôt le M1 (voix de poitrine) ou le M2 (voix de tête) ? Le Dr Mailly répond avec prudence : « Ce n’est pas du tout évident, mais je dirais plutôt le mécanisme 1 », c’est-à-dire le M1 (voix de poitrine). Cela rejoint ce que décrit le Dr Coulombeau : ce sont les grands aigus en voix de poitrine, ceux qui coûtent le plus de pression, qui deviennent les plus difficiles à tenir.
À RETENIR
Le seul effet hormonal prévisible sur la hauteur de la voix vient des androgènes, qui l’abaissent. Une femme qui chante et à qui l’on propose un traitement contenant des androgènes a intérêt à le signaler à son prescripteur, et à faire un point vocal avant de commencer. Chez l’homme, la baisse progressive de la testostérone amincit les cordes et fait perdre les graves ; ce qui se travaille, c’est le muscle.
PRESBYPHONIE
La presbyphonie, une évolution liée à l’âge
C’est le seul mécanisme où les cordes vocales changent visiblement. Le Dr Coulombeau le décrit comme « une sorte d’atrophie, mais sans raideur » : le muscle semble se mettre en retrait, la corde vocale se creuse un peu, chez l’homme comme chez la femme.
Trois précisions comptent. D’abord, cette évolution ne concerne pas tout le monde : les études évoquent 12 à 35 % de la population de plus de 60 ans. Ensuite, elle touche l’ensemble de la population et pas seulement les chanteurs, même si l’impact ressenti est bien plus lourd chez eux. Enfin, elle est liée à l’âge : les modifications hormonales n’en sont pas la cause. Elle se diagnostique plutôt à partir de la soixantaine, et se voit rarement avant 65 ou 70 ans.
CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY
« À cela se surajoute la presbyphonie, qui touche, elle, les deux sexes, et qui est juste le vieillissement physiologique du larynx : perte d’élasticité, ossification des cartilages, affaiblissement respiratoire. »
Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris
Le diagnostic doit aussi être distingué d’autres aspects de cordes vocales atrophiques ou anormales, qui n’ont rien à voir avec l’âge : atrophies liées à la prise de corticoïdes inhalés, ou malformations comme les vergetures. Le Dr Coulombeau prend l’exemple d’une voix connue du grand public, qu’il n’a jamais eue en consultation : Guy Béart avait sans doute des cordes vocales « particulières », avec un aspect atrophique que l’on nomme vergeture, et qui donne une voix un peu aiguë et voilée, néanmoins tout à fait compatible avec le chant. Cette configuration existe depuis toujours chez la personne. Vergetures et presbyphonie sont des situations différentes, distinguées par l’examen laryngé.
Adeline Toniutti
J’avais une chanteuse ménopausée à qui vous aviez fait ce diagnostic. Elle l’avait mal pris, parce que les gens le prennent mal : cela veut dire qu’une vieillesse peut se voir dans les cordes vocales, même si ce n’est pas constant. Pour un chanteur, c’est très dur.
Dr Bruno Coulombeau
Je comprends qu’ils le prennent mal, ça m’arriverait, je ne pense pas que je le prendrais très bien. Mais en même temps, c’est une évolution qu’on observe chez un certain nombre de personnes.
Ce que le travail vocal peut faire
La question a été posée directement : la rééducation améliore-t-elle la presbyphonie ? La réponse tient en un mot, « oui », précisé ensuite.
Adeline Toniutti
Sur les personnes qui avaient une presbyphonie, en leur faisant un travail de remusculation des muscles périphériques, on arrivait quand même à obtenir des choses. Le travail de technique vocale, pour vous, peut aider à corriger ou à pallier ?
Dr Bruno Coulombeau
Corriger, je ne sais pas si j’emploierais ce terme, mais pallier, ça me semble bien. À compenser. Vous compensez le fait qu’il y a une modification au niveau des cordes vocales par le fait que, techniquement, vous améliorez l’utilisation de l’appareil. L’aspect des cordes ne changeant pas, c’est un peu illusoire de se dire qu’on va revenir à ce que c’était avant. On peut améliorer les choses. Compenser musculairement ce que mécaniquement on a des difficultés à faire.
CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY
« Oui, le premier traitement est de bosser la posture, les muscles respiratoires, solliciter les cordes vocales pour les garder musclées. Mais il y a une composante génétique qui fait que parfois, malgré cela, la voix reste de mauvaise qualité. »
Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris
Souplesse, agilité, couleur : ces gains restent accessibles, avec un travail suivi. Pour l’entretien musculaire lui-même, lire Préparer son corps pour préparer la scène.
La volumisation : les injections dans la corde vocale
Dans certains cas, le geste médical complète la rééducation. « Volumisation », c’est le terme à la mode, précise le Dr Coulombeau. Il consiste à essayer de redonner à la corde vocale, dans sa profondeur, la masse qu’elle a perdue, avec le produit le plus souple possible.
- La graisse est le produit préféré des Drs Pérouse et Coulombeau. Elle impose une anesthésie générale, et elle ne tient pas chez tout le monde.
- L’hydroxyapatite peut s’injecter en consultation, sans endormir complètement la personne. Cette substance se résorbe, ce qui oblige à recommencer tous les dix-huit mois à deux ans.
- L’acide hyaluronique en gel se résorbe encore plus vite : « six mois après, il n’y en a plus ».
CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY
« Ce que l’on peut proposer alors est soit de gonfler les cordes vocales, en y injectant de la graisse ou de l’acide hyaluronique, soit, de plus en plus, d’injecter du PRP, du plasma riche en plaquettes. »
Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris
La toxine botulique n’a rien à faire dans ce chapitre : elle paralyse un muscle, elle ne le regonfle pas. Elle a sa propre page : Toxine botulique, dysphonie spasmodique, dystonies.
À RETENIR
La presbyphonie se diagnostique plutôt à partir de la soixantaine et ne dépend pas nécessairement des hormones. L’aspect des cordes vocales ne redevient pas ce qu’il était. Le travail vocal permet de compenser, avec un gain réel en souplesse, en agilité et en couleur, et c’est ce qui rend la voix de nouveau utilisable. La volumisation se discute ensuite, au cas par cas, avec le médecin qui a fait l’examen.
LE MUSCLE
Le muscle, question centrale de la deuxième partie de vie vocale
Le muscle est le facteur qui explique le plus de choses.
Dr Bruno Coulombeau
Pour maintenir les grands aigus des ténors, il faut de la pression, il faut que physiquement, les muscles thoraco-abdominaux soient là. Si les muscles commencent à être un petit peu difficiles à solliciter, c’est compliqué.
Le médecin décrit ensuite un phénomène d’instabilité, avec une image parlante. Bras tendu à l’horizontale : si le tonus des muscles de l’épaule tient, puis chute un instant, le bras tombe, la personne rattrape le coup très vite, et une oscillation apparaît. « La même chose peut intervenir au niveau des muscles du diaphragme, des muscles de la ceinture abdominale ou du larynx, et avoir une sorte d’instabilité de la voix. » On la reconnaît dans un vibrato qui s’élargit avec les années, ou chez des chanteurs dont la voix parlée reste presque normale et qui n’arrivent plus à tenir un tonus stable dès qu’ils chantent.
Adeline Toniutti
Pour moi, ça vient des muscles. C’est sûr.
Dr Bruno Coulombeau
Ces muscles, oui, on est d’accord.
L’état général compte autant que l’entraînement. Interrogé sur ce qu’exige un beau geste vocal, le médecin répond : « Équilibré et pas fatigué. Et ça, on l’oublie dans beaucoup de situations, les régimes. » Les périodes d’amaigrissement rapide, de convalescence et de suites opératoires cumulent une fatigue « tout à fait délétère pour ce qui est du geste vocal chanté ». Interrogé sur les pertes de voix observées chez des artistes sous traitement amaigrissant, il évoque deux hypothèses, la perte de masse musculaire et un possible rôle de la baisse de la glycémie, en les présentant comme des pistes à explorer.
À RETENIR
Les aigus coûtent de la pression, et la pression se paie en muscle. Après 50 ans, l’entretien du corps fait partie de la technique vocale au même titre que les vocalises. Une période d’amaigrissement rapide ou de convalescence est un mauvais moment pour attendre une performance de sa voix.
LE CYCLE
Le cycle menstruel : réel, variable, rarement pris en compte
Le cycle menstruel est un préalable utile à la ménopause. Au moment des règles, il n’est pas rare d’observer une hypervascularisation des cordes vocales, sans œdème véritable, avec un gonflement et une imprégnation des tissus.
Dr Bruno Coulombeau
Certaines personnes vont vous dire : « Là, j’ai une super voix au moment des règles », et d’autres : « Je suis aphone. » Une chanteuse qui me dit « je suis aphone », parfois elle a perdu une tierce dans l’aigu, c’est déjà beaucoup. Elle chante, mais en ayant l’impression, certainement juste, que sa voix ne répond pas du tout comme elle répondrait normalement.
La variabilité entre les femmes est la règle : céphalées et photophobie pour certaines, douleurs abdominales qui les plient en deux pour d’autres, poitrine sensible, ou rien du tout. « Ce sont des différences interindividuelles qui ne sont pas toujours faciles à comprendre et à aborder. »
CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY
« Chez toutes les femmes, il y a clairement un syndrome prémenstruel au niveau de la voix. Comme il est difficile à mesurer objectivement, il est controversé scientifiquement, mais perso, toutes les chanteuses me disent que trois jours avant leurs règles, leur voix est plus lourde. »
Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris
Le corps entier participe. Adeline Toniutti a soumis au médecin l’analyse de Jean-Marie Legé, ostéopathe, sur le ventre et le diaphragme.
Adeline Toniutti
Il y a une corrélation, parce que l’intestin est gonflé. D’ailleurs, les femmes rapportent des troubles intestinaux quand elles ont leurs règles. L’utérus est en état inflammatoire. Tous ces viscères, plus grands en volume et plus tendus, viendraient perturber à la fois les mouvements du diaphragme, pour inspirer et pour expirer, et la liberté des piliers du diaphragme.
Dr Bruno Coulombeau
Je suis complètement d’accord avec lui. Ce que je dis juste, c’est que je ne suis pas sûr que ce soit le diaphragme qui soit le problème. Quand il commence à appuyer sur le contenu de la cavité abdominale, par les piliers, mais même par l’ensemble de son activité, la cavité abdominale lui dit : « Écoute, tu te calmes un peu, je ne suis pas opérationnelle. »

Illustration © Emma Blanc-Tailleur, Anatomie du Chant, Adeline Toniutti
Adeline Toniutti
On m’a rapporté que Teresa Berganza, une des plus grandes artistes lyriques espagnoles, apparemment, quand elle avait ses règles, n’était pas en état de chanter. C’est une rumeur qu’il y aurait en Espagne. Il y a des chanteuses pour qui on arrive à aménager, et d’autres pas du tout. C’est très dur quand on est chanteuse professionnelle, parce qu’on ne nous accorde pas d’excuse pour les règles.
Dr Bruno Coulombeau
C’est même pire pour les chanteuses de haut niveau comme celles que vous citez, parce qu’elles travaillent avec une Formule 1, et que les différences de performance vont être plus évidentes que chez la personne qui ne chante pas ou qui chante à un niveau bas.
La contraception peut lisser ces variations. Ce point est développé dans la page Grossesse et voix.
Ce qu’en disent des chanteuses lyriques
Un reportage de France Musique a recueilli les témoignages de plusieurs solistes sur ce sujet. Ils recoupent les observations faites en consultation, et ils décrivent surtout la conduite à tenir.
La soprano Elsa Dreisig raconte la surprise qui revient chaque mois : « Chaque mois je suis surprise que ça fonctionne moins bien avec ma voix. J’oublie et je me demande : mais pourquoi je n’arrive pas à chanter ? Alors qu’en fait, ce sont juste mes règles. » Dans le pire des cas, elle ressent que ses cordes vocales « ne veulent plus s’accoler ». Sa réponse est technique : « La facilité et le naturel partent pendant les règles, ce qui n’empêche pas de chanter, mais ajoute beaucoup de stress car normalement tout fonctionne. Or là, il faut bien reprendre les gestes techniques et chauffer encore plus sa voix. » Préparer la voix plus longtemps, boire beaucoup, et renoncer à forcer : « Il faut accepter de perdre du sang et pas tenter de compenser cette perte par la force, ou tenter quelque chose où la voix ne pourrait pas répondre. Ces jours-là, on chante avec le moment présent. »
Eva Zaïcik décrit le même mécanisme avec des mots de technicienne : « L’accolement est difficile, les cordes vocales sont moins souples, les aigus moins ronds, il y a des trous dans la voix, c’est-à-dire que le spectre harmonique n’est pas là et la voix n’est pas complète. »
Julie Fuchs situe la difficulté dans l’état général : « Tout ce qui est plus délicat devient plus difficile à faire », les aigus, le pianissimo, avec une voix moins agile et un « état physique plus faible ». Sa ligne de conduite : « Faire avec et continuer. »
Le reportage relève un dernier point, utile aux professeurs de chant. Ces chanteuses en parlent d’abord à leurs professeurs, souvent les premiers à percevoir le changement rien qu’à la voix, et beaucoup moins aux professionnels du milieu. Eva Zaïcik le signale aux jeunes chefs d’orchestre et se tait avec les plus âgés. Julie Fuchs évoque plutôt sa fatigue.
À RETENIR
La gêne vocale liée au cycle est physiologique et très variable d’une femme à l’autre. Perdre une tierce dans l’aigu se remarque immédiatement en séance. Ces jours-là, l’échauffement se rallonge, les gestes techniques se reprennent consciemment, et forcer aggrave la situation. Le professeur de chant doit être prévenu, et le médecin consulté si la gêne déborde la période des règles.
UN MYTHE
Un mythe à corriger
Une affirmation circule dans le milieu du chant : la muqueuse du vagin et de l’exocol utérin serait la même que celle des cordes vocales. Les deux médecins la corrigent sans ambiguïté. Pour le Dr Coulombeau, les deux tissus sont effectivement des épithéliums malpighiens pluristratifiés, mais la comparaison s’arrête là.
CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY
« C’est faux. Le seul point commun est que ce sont des muqueuses hormono-dépendantes, c’est-à-dire que leur aspect varie selon le taux d’hormones qui circulent dans le sang. »
Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris
Le point exact que cette comparaison déforme : la muqueuse des cordes vocales fait bien partie des muqueuses sensibles aux hormones sexuelles, œstrogènes, progestérone et androgènes. C’est ce qui explique les variations observées au fil du cycle et à la ménopause.
CONSULTER
Quand consulter, et pour faire quoi
Adeline Toniutti
Si on voit que sa voix commence à partir, on vous consulte et vous faites un bilan. C’est ça qu’on doit conseiller aux gens ?
Dr Bruno Coulombeau
On fait un bilan. Je prescris assez facilement dans ces cas-là un travail avec une orthophoniste.
Deux repères ressortent. Un trouble vocal qui dure plus d’un mois justifie un examen laryngé, quel que soit l’âge. Et une modification vocale qui s’installe après 60 ans mérite un diagnostic précis, parce que les prises en charge ne sont pas les mêmes selon qu’il s’agit d’une presbyphonie, d’une atrophie d’une autre origine ou d’une perte de tonus musculaire.
Dans tous les cas, le bilan médical et le travail vocal fonctionnent ensemble. Le médecin cherche à établir ce qui a changé dans le larynx. On n’y arrive pas toujours, notamment parce qu’on a rarement un examen de référence, fait avant que la voix ne change. Le travail technique reconstruit ce qui peut l’être, sur le tonus, l’appui et la coordination. La phrase du Dr Coulombeau vaut pour la ménopause, pour l’andropause et pour la presbyphonie.
« Pour chanter, il ne suffit pas d’avoir des cordes vocales. »


Les témoignages d’Elsa Dreisig, Eva Zaïcik et Julie Fuchs proviennent du reportage de France Musique « Comment les chanteuses lyriques vivent-elles leurs règles ? » (radiofrance.fr). Cet article a une visée d’information et de prévention. Il ne remplace pas une consultation. Toute gêne vocale persistante doit conduire à un examen chez un phoniatre ou un ORL.
CALYP
Faire le point sur sa voix après 50 ans
Bilan chez un médecin de la voix, puis travail du tonus, de l’appui et de la coordination : au CALYP, les deux avancent ensemble.
ALLER PLUS LOIN
La série Entretiens de la Clinique de la Voix
Questions fréquentes
La ménopause fait-elle baisser la voix ?
Souvent un peu, sans que ce soit général. La baisse combinée d’œstrogène et de progestérone abaisse la fréquence fondamentale, assèche les muqueuses, réduit le tonus et l’élasticité des tissus, et peut pincer l’ambitus dans les aigus. Des chanteuses ménopausées conservent pourtant un ambitus superposable à celui qu’elles avaient avant. À l’examen, les cordes vocales changent peu.
Un traitement hormonal substitutif protège-t-il la voix ?
Il ne se prescrit pas pour la voix. Il se discute avec le gynécologue pour des raisons osseuses et générales. Certaines patientes décrivent une nette amélioration vocale, d’autres aucune, et aucun effet délétère sur la voix n’a été rapporté au Dr Coulombeau. Le levier fiable reste le bilan et le travail vocal.
L’andropause existe-t-elle pour la voix ?
Médicalement, on parle plutôt d’hypogonadisme fonctionnel : la testostérone baisse progressivement, sans arrêt brutal. Cette baisse induit une perte musculaire, un amincissement des cordes vocales, une voix plus instable et plus soufflée, et souvent une perte des graves. À cela s’ajoute la presbyphonie, qui touche les deux sexes.
Qu’est-ce que la presbyphonie ?
Le vieillissement physiologique du larynx : une sorte d’atrophie sans raideur, avec perte d’élasticité, ossification des cartilages et affaiblissement respiratoire. Elle concerne 12 à 35 % des plus de 60 ans selon les études, se diagnostique plutôt à partir de la soixantaine, et ne dépend pas nécessairement des hormones.
Peut-on améliorer une presbyphonie ?
Oui, en compensant : posture, muscles respiratoires, sollicitation des cordes vocales pour les garder musclées. L’aspect des cordes ne redevient pas ce qu’il était, mais souplesse, agilité et couleur reviennent. Quand cela ne suffit pas, une volumisation de la corde vocale (graisse, hydroxyapatite, acide hyaluronique, ou de plus en plus PRP) se discute avec le médecin.
Les hormones agissent-elles plutôt sur la voix de poitrine ou la voix de tête ?
Plutôt sur le M1 (voix de poitrine), répond le Dr Marie Mailly, tout en précisant que ce n’est pas évident. Ce sont les grands aigus en voix de poitrine, qui coûtent le plus de pression, qui deviennent les plus difficiles à tenir avec l’âge.
La muqueuse des cordes vocales est-elle la même que celle du vagin ?
Non. Les deux sont des épithéliums malpighiens pluristratifiés et des muqueuses hormono-dépendantes, dont l’aspect varie selon le taux d’hormones circulantes, mais la comparaison s’arrête là.