L'expression scénique

LA BONNE VOIX

Une entrée en scène parle même avant que nous n'ayons ouvert la bouche. Le regard, la démarche, le corps : tout crée la connexion émotionnelle avec ceux qui nous écoutent.

LA BONNE VOIX, CHAPITRE 2

Action, ça tourne !

Dans le chapitre « Action, ça tourne ! » de La Bonne Voix, Adeline Toniutti livre ses réflexes de scène : ce que disent l'entrée, le regard, la tête, le bassin et les mains avant même le premier mot. Elle écrit :

« Je te parlerai aussi des réflexes à développer pour ton entrée en scène et des secrets pour que ton corps te réponde. Tout ça s'entraîne et se vit en amont. Les grands artistes, les grands sportifs n'ont de cesse de le dire : le travail et la prise de conscience de qui on est et de qui sont les autres sont les grandes clés pour réussir ce qu'on entreprend et bâtissent la confiance en soi. Alors ferme les yeux, moteur, ça tourne. Action ! »

AVANT LE PREMIER MOT

L'entrée en scène

« Tout n'est que répétition. » (Maria Callas, cantatrice, citée en exergue du chapitre)

« Une entrée en scène parle même avant que nous n'ayons ouvert la bouche. Oubliées les histoires de marque de costume ou de brushing, la démarche donne le ton avant même que tu n'aies parlé. Le savoir-être ne s'apprend pas mais s'expérimente. Une démarche trop assurée peut froisser des interlocuteurs alors que dans d'autres circonstances elle sera perçue comme assurée et positive. Si nous ne sommes pas maîtres de la perception, nous sommes responsables du signal que nous émettons à l'autre et ce, dès notre arrivée. »

Le seul secret, selon Adeline ? « Répéter son entrée en scène avec un coach, avec des collègues ou des proches, ou en utilisant son smartphone pour pouvoir, comme au debrief de la Star Academy, se regarder et se décrypter afin de se corriger. Certaines personnes sont naturellement à l'aise, d'autres doivent davantage travailler pour ça, mais je t'assure qu'avec un peu de travail, les résultats sont édifiants. »

EXERCICE

We are The Champions

« Visualise quelqu'un de puissant qui t'impressionne et te plaît dans sa manière de se déplacer. Pour moi, c'est Freddie Mercury à Wembley, pour d'autres, ce sera un athlète aux Jeux olympiques. Choisis une personnalité charismatique qui attire la lumière à elle. Observe cette personne et essaye de l'imiter dans ton salon. »

« Tu sens que tes jambes se dérobent ? Pense à Johnny qui arrive en hélicoptère avec son bassin de rocker. Tu es paralysé de peur ? Pense à Lionel Messi qui s'élance pour marquer un but. Ton visage est bloqué sans pouvoir produire un sourire ? Imagine Freddie qui tire la langue en grande pompe à la caméra alors que c'est le concert de rock le plus suivi de toute l'histoire. »

LA CONNEXION ÉMOTIONNELLE

Les yeux revolvers

« Le regard est la première connexion émotionnelle, silencieuse à nos oreilles mais bruyante pour notre cœur. »

Adeline Toniutti, La Bonne Voix (Leduc, 2025)

« Et si nos yeux s'occupaient de la mise en scène ? Pendant qu'on prend la parole, les yeux doivent habilement créer du lien en même temps que la parole se produit. On a déjà remarqué que les personnes les plus charismatiques ont un regard naturel qui englobe toute l'assistance ainsi que les caméras. Regarde un peu Freddie Mercury, hormis son coup de langue à la caméra en plein direct, il arpente la scène comme une panthère jetant des regards qui intiment la foule. »

« Mon père a vu Freddie en concert, il m'a dit : "Quand tu sors du spectacle, tu as l'impression que Freddie t'a regardé toi." Même chose pour ma meilleure amie Emily qui sort du concert de Mylène Farmer et qui me dit : "Mylène m'a regardée." »

« Drôle d'impression que d'être touchée que la star du show ait pu te lancer un regard personnellement. C'est le panache des grands, ils ont le cœur dans la gorge et l'âme dans les yeux avec une telle force que chacun se sent visé et aimé. Ils envoient des regards qui font basculer l'assistance tel un rayon laser. Je pense que chacun, à son échelle, peut travailler ses mouvements de regard afin de renforcer son rayonnement énergétique et de donner plus de portée à sa parole. »

Parmi ses conseils :

  • « Tu balayes la scène telle une caméra en travelling pour englober chaque être présent devant toi au moins une fois. En balayant du regard la foule, on la prend dans nos bras. »
  • « Le fait de descendre les yeux en réaction à un propos permet d'en accuser la gravité ou de témoigner de sa réception. »
  • « On soutient le regard en retour pour témoigner que le message est reçu et qu'on va certainement agir. »
  • « On soutient aussi un regard pour dominer, voire provoquer une réaction. »

« Quand Lady Diana, la princesse des cœurs, s'agenouille à la hauteur des enfants venus avec leurs parents pour l'acclamer, elle ne s'agenouille pas seulement pour l'enfant, mais pour l'ensemble du peuple. C'est une immense marque de son respect et de son humilité qui a marqué le monde à jamais. »

LE CHARISME EN MOUVEMENT

Un mouvement de tête pour tout faire basculer

« Les mouvements de tête sont aussi un moyen d'exprimer ses émotions. Moins connus que le regard, ils ont pourtant de l'importance dans l'invocation de son propre charisme. Si on observe bien les grands artistes, les personnalités ont toutes une manière unique de bouger la tête. »

  • « La tête légèrement inclinée sur le côté donne une attitude d'écoute à la fois douce, maternante, attentionnée et sexy. Elle permet une réponse en apaisement et constructive. »
  • « Je sais que les ordinateurs et les téléphones nous font perpétuellement avancer la tête comme une tortue, mais ce n'est ni charismatique ni bon pour notre parole qui a besoin d'un larynx aligné pour bien se produire. »
  • « Quand on baisse la tête, quand on descend les yeux, cela peut donner lieu à plusieurs interprétations : se soumettre, être gêné, accuser la gravité de la situation ou, si on ferme les yeux, accueillir quelque chose. »
  • « Quand on relance la foule, on ne descend pas les yeux, on l'affronte, on l'aime. »

LA POSTURE

Le bassin rocker

« Qui n'a pas remarqué les inclinaisons de bassin et de torse des stars du chant ? Céline Dion, Freddie Mercury, Steven Tyler : on pense que cette gestuelle rock est pour donner du style. C'est plutôt le geste vocal et ses prouesses qui ont donné ce style. Quand un artiste se penche en arrière, il va convoquer plus de contractions de la sangle abdominale, et on en a besoin car plus on va dans l'aigu, plus on a besoin de pression. »

« Évidemment, je vois mal le président de la République se pencher en arrière pendant sa déclaration télévisuelle. En revanche, il y a un élément très important à garder pour chacun des êtres parlants : la rétroversion du bassin. On retrouve la rétroversion quand on bascule le bassin vers l'avant et on peut ajouter un petit déverrouillage des genoux. Cela est la posture idéale. »

« Rappelle-toi, tout n'est que mouvement, on ne t'a pas engagé pour jouer la statue de cire à côté de James Bond chez Madame Tussaud. Ce bassin dans le bon sens et toute ta sangle abdominale sont parés pour soutenir toutes les intonations de voix, des plus douces et sexy aux plus fortes et téméraires. »

EXERCICE

Le rock s'habille en talons

« Pour trouver la rétroversion du bassin, marche pieds nus en demi-pointes comme une ballerine et parle ou récite ton texte. C'est un peu la position rocker de Johnny avec des talons. Avis aux chanteurs : cet exercice marche aussi pour vous. »

À noter : « Si tes jambes tremblent, plie tes genoux et rétroverse ton bassin car là, tu as bloqué les mouvements de ton sacrum. »

LA GESTUELLE

Quand les mains te trahissent

« On dévoile souvent par le geste quelque chose qui est bloqué psychiquement et qu'on souhaite cacher ou maîtriser, silencieusement. Je rigole beaucoup de mes chanteurs qui plantent des carottes en chantant. Je leur dis qu'ils sont en pleine crise de contrôle alors qu'en réalité ils ne contrôlent rien. La carotte les accroche à leur mental et du coup ils sont sans émotion. L'inconscient trouvera toujours le moyen de se manifester via le reste du corps. C'est très dur de cacher la vérité de soi aux autres. »

« Il m'arrive en coaching de régler quelque chose qui ne va pas dans la voix en ajustant le geste qui se manifeste. Par exemple, pour quelqu'un de trop timide, je vais lui faire ouvrir les mains en grand comme s'il voulait embrasser le public. »

« En prise de parole, la gestuelle doit rester naturelle. Il faut identifier les gestes qui traduisent un trop-plein de quelque chose et les dompter en gardant sa singularité. »

DU TRAC AU FLOW

Trouver l'état de grâce

« Les chercheurs nous l'ont dit, la scène nous met en état de conscience modifié, "dans la zone", l'état de flow décrit par le psychologue Mihály Csíkszentmihályi. » Adeline rapporte les mots de son amie Marie Zheng, qui a massé et accompagné tant d'artistes avant qu'ils ne foulent le parquet de l'Opéra Garnier : « Adeline, le stress et le trac sont l'antichambre de l'arrivée de l'état de grâce. » Et encore : « C'est comme un arc qu'on étire avant d'envoyer la flèche. »

« Le corps doit pouvoir être élastique, il se tend avant la prise de la scène et enverra tout au moment venu. Une fois la flèche tirée, impossible de la rattraper ; ce qui compte, c'est la préparation avant, la visualisation de la cible, et de tirer. »

« La scène, c'est ainsi, d'autres appellent ça le lâcher prise, mais moi je trouve qu'on lâche pour avoir de la prise ailleurs. »

Adeline Toniutti, La Bonne Voix (Leduc, 2025)

« Je me souviens de mon premier prime à la Star Academy. C'était vertigineux. Ce soir-là, juste avant le direct, je me rends dans la loge de Nikos qui, comme un ange protecteur, m'énonce quelques phrases avec un ton assuré et bienveillant comme seul il en a le secret. »

« Sois toi-même, ne triche pas. Les gens savent si quelqu'un ment. Ils savent sentir l'authenticité et n'aiment pas qu'on triche. Trace ta route ce soir, regarde-moi dans les yeux et je serai avec toi. » (Nikos Aliagas à Adeline Toniutti, rapporté dans La Bonne Voix)

« Ce soir-là, c'est Nikos en personne qui m'a ouvert l'état de grâce. Quand je vais en scène, la dernière chanson que j'écoute, c'est Show Must Go On de Queen. À chacun son rituel pour passer du stress, du trac, à l'état de grâce. »

Et ce geste que partagent tant d'artistes : « Les artistes ferment les yeux et nos cœurs s'ouvrent. Quand on ferme les yeux, on éteint une partie de notre mental et on se retrouve avec soi-même. »

L'IMAGINAIRE AU SERVICE DU CHARISME

Tu joues avec Brad Pitt en toutes circonstances

« Entrer pour une prise de parole en public, c'est un peu comme entrer dans une arène où tout est possible. On connaît le début, mais on ne connaît jamais la fin. » Adeline raconte une anecdote vécue : « Alors que je m'évertue à performer lors d'une célèbre émission de danse, je me retrouve avec un partenaire dont les qualités humaines n'égalent pas tout à fait son cha-cha. » C'est alors qu'une bonne fée nommée Michèle lui souffle un conseil :

« Fais travailler ton imagination, imagine que tu es avec un acteur incroyable. Ça te tente Brad Pitt ? Ben, imagine que tu arpentes le parquet avec lui, qu'il est beau comme un Dieu et qu'il est le plus gentil de tous les hommes. Prends ça comme un jeu. »

« Et me voilà telle une sirène qui virevolte, souriant à la caméra comme la danseuse la plus heureuse du monde. Tout le monde n'y a vu que du feu. »

« Dans un deuxième temps, après avoir visualisé le pire, il faut visualiser le meilleur, la réussite. Cette visualisation passe par des sensations physiques agréables. Les bulles du champagne, le sourire de nos interlocuteurs, les applaudissements de l'audience. Le positif attire le positif. »

INCANDESCENTE POUR TOUJOURS

Les secrets de la connexion émotionnelle

Dans son autobiographie, Adeline raconte le jour où, dans les sous-sols de l'Opéra Bastille, après des années de travail acharné sur La Traviata, sa cheffe de chant lui glisse : « Ça y est, t'as trouvé le truc, ton potentiel est ouvert, tu es prête à te présenter devant n'importe quel chef d'orchestre ou metteur en scène, il te reste à tenir la pression des castings. »

C'est sur le parvis de l'Opéra, « le soleil sur le nez » comme elle le décrit, qu'elle interroge ce lien si particulier que les interprètes entretiennent avec leurs rôles :

« J'avais quand même l'impression que nous, les chanteurs lyriques, nous tirons le diable par la queue, à toujours nous connecter à des émotions sombres, attenantes aux rôles que nous voulons jouer à la perfection afin de tout donner au public. Aurais-je vraiment percé les secrets de la connexion émotionnelle ? Ai-je acquis la bonne méthode d'interprétation ? »

« Maria Callas, qui est celle qui, de loin, par son chant incandescent nous a initiés à entrer dans le rôle, à nous rappeler que chaque note est le résultat d'un sens qui le précède. »

Adeline Toniutti, Incandescente pour toujours (Éditions du Rocher, 2024)

« J'ai le soleil sur le nez » est aussi le titre d'une chanson écrite par Adeline Toniutti, celle qui clôt son spectacle, cape blanche sur les épaules : « Moi, j'ai le soleil sur le nez, comme si la grâce m'avait touchée, si elle veut bien me guider, je te dirais bien que tout va s'arranger. » Une inspiration qu'elle doit à Chateaubriand, dont elle retrouvera la trace au château de Combourg, là où il écrivit ses Mémoires d'outre-tombe.

LE SOUFFLE DIVIN

La blessure n'est pas le moteur

Ses échanges avec Florence Malhomme, sa professeure à la Sorbonne qui lui fit découvrir la philosophie antique, lui ont fait comprendre rétrospectivement que « le détonateur pour devenir artiste est certainement la première blessure, le premier traumatisme, la première déception ou un mélange de tout ce qui provoque de la douleur. Mais ce détonateur ne doit pas être le moteur de notre carrière. »

« Ce qui nourrit notre scène, c'est notre expression artistique et notre aptitude à recevoir la Musique, à la percevoir, à l'entendre, pour l'exprimer au public venu nous écouter. On ne doit pas trouver l'énergie dans le malheur, mais plutôt canaliser quelque chose qui nous vient du divin et le distribuer à volonté. » C'est ici qu'Adeline convoque Chateaubriand, qui rapporte dans ses Mémoires d'outre-tombe le moment où la vocation l'a saisi :

« Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec ravissement de la solitude, me dit : "Tu devrais peindre tout cela." Ce mot me révéla la Muse ; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des vers, comme si ç'avait été ma langue naturelle. »

François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, cité par Adeline Toniutti dans Incandescente pour toujours

« Aujourd'hui, quand je monte en scène, je suis à vide. Mes traumatismes ou mes névroses ont peut-être déclenché, dans un premier temps pour me guérir, cette vocation d'aller en scène. Pourtant, ce qui alimente ma scène désormais, c'est cette énergie vitale que je canalise. »

L'ÉDEN DES ARTISTES

Connecter une émotion qu'on n'a pas vécue

Quand on débute, on cherche toujours à se référer à une émotion réelle pour « connecter cette émotion » à la chanson. Les directeurs de casting utilisent souvent cette expression comme une garantie que si le chanteur est connecté, le public sera heureux de l'entendre.

On me demande souvent : « Mais comment faire pour me connecter à une émotion que je n'ai pas vécue ? ». Je réponds : « Tu peux ressentir cette émotion par empathie pour la personne qui a vécu cette situation. » Si Barbara chante un viol dans L'Aigle noir, et qu'elle le chante ainsi, c'est avec toute la retenue qu'elle a pour le traumatisme subi, et si moi je reprends cette chanson et que je n'ai pas été violée c'est pour lui dire : « OK, message reçu, chère Barbara, je chanterai ta chanson avec toute l'empathie que j'ai pour toi et transmettrai les émotions que j'ai ressenties à l'écoute de L'Aigle noir. »

Il arrive un moment où on est connecté, et l'enthousiasme (possession divine en grec) me transperce et alors je me connecte à ce que j'appelle l'Éden des artistes. Marie Zheng, mon amie maître de tai-chi-chuan, appelle ça « la douche divine ». D'autres lui donnent un autre nom, mais peu importe… Et là, nul besoin de souffrir pour exprimer la souffrance, elle passe à travers nous afin d'émouvoir le public venu nous écouter, et vibrer pour soulager ses peines ou vibrer de joie.

« Mon maître-mot : la souplesse. Je suis une artiste qui se sert de l'oxygène entre ses fascias et ses muscles, et qui se met tout entière à la disposition de la Musique qu'elle doit servir. Je libère mon corps des traumatismes qui ont à la fois forgé mon caractère et mis à rude épreuve ma sensibilité. Je me tiens là, prête à gagner la scène, à faire corps avec le public. Je sais que le stress et la peur sont le signe que je suis prête à faire passer au public ce qu'il attend de recevoir : la Musique et un morceau de l'Éden. »

« La Musique est la manifestation physique de notre profonde immatérialité, de notre évanescence, qu'elle soit rock, soul, classique ou pop. Elle nous donne accès à notre âme. Le monde entier, par l'intermédiaire de la Musique, possède cet accès au divin. Elle relie les hommes les uns aux autres par un fil invisible. »

Adeline Toniutti, Incandescente pour toujours (Éditions du Rocher, 2024)

ALLER PLUS LOIN

Travailler votre expression scénique

Les extraits de cette page sont tirés du chapitre 2 de La Bonne Voix (Leduc, 2025) et de l'autobiographie Incandescente pour toujours (Éditions du Rocher, 2024) d'Adeline Toniutti.

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