Les manières de chanter le français

CLINIQUE DE LA VOIX

Rétro, américano-québécois, urbain, french variety. Quatre familles pour le studio. Les cinq points pivots restent le même instrument.

EN STUDIO

On ne sait plus trop comment le dire

La langue a évolué. Les codes pour la chanter aussi. Quand un artiste arrive en studio, il est difficile de le guider sur ce qui sera le plus approprié pour son style vocal. Ça n’a pas été formalisé.

Adeline Toniutti le tient d’une discussion avec sa manager. Dans Anatomie du Chant, elle regroupe ces manières en quatre familles. C’est ça l’objet : pas « articuler le français », mais choisir comment on le chante.

Les cinq points pivots restent le même instrument. La famille, c’est la couleur qu’on demande.

RÉTRO

Le style rétro

On roule les « r », façon Édith Piaf. On coupe les mots pour faire vivre le silence. Les voyelles sont pures. Le vibrato est assumé.

Barbara Pravi et Zaho de Sagazan ont repris certains de ces codes, le « r » roulé notamment. Chimène Badi reprend Piaf en y mettant son style soul, et le vibrato reste assumé. Ce n’est pas « faire vieux ». C’est un français qui laisse le silence travailler, qui n’avale pas les voyelles, qui n’a pas peur d’un « r » qu’on entend.

À L’AMÉRICAINE

Le style américano-québécois

C’est ce qu’Adeline appelle aussi, dans le jargon de la salle et de la télé, « chanter à l’américaine ».

Les chanteuses à voix reprennent les manières anglophones. Placement plus nasal. Les syllabes se découpent comme une diphtongue américaine. Céline Dion, Natasha St-Pier.

La langue anglaise aide ce geste : beaucoup de diphtongues, des voyelles longues qui bougent d’un seul mouvement de langue. Ce n’est pas pour rien que le twang, enseigné à partir des cinq points pivots, s’appelle chez elle « chanter à l’américaine ». Céline Dion et Diane Dufresne mettent du twang en chantant en français : couleur particulière, vibes, virtuosité, dans un répertoire francophone. Un professionnel doit pouvoir le mettre et l’enlever, selon qu’il cherche plus brillant ou plus intimiste.

Le voile reste relevé. Ce n’est pas nasaliser pour « faire Céline ». Nasaliser le son, voile baissé, larynx qui descend : c’est la contrefaçon du twang, et ça met les cordes en danger. Pour retrouver la fluidité de ce français-là, Adeline fait parfois chanter une chanson française en « yaourt » anglais, onomatopées, jusqu’à ce que la ligne coule. Au château de la Star Ac’, le yaourt de Claudia Tagbo avec Michèle Laroque a fait rire toute la pièce. L’exercice sert à trouver ce découpage de syllabes.

Twang : rétrécissement du sphincter aryépiglottique, voile relevé
Twang : rétrécissement du sphincter aryépiglottique, voile relevé

Illustration © Emma Blanc-Tailleur, Anatomie du Chant, Adeline Toniutti

URBAIN

Le style urbain

Certaines sonorités, dans la manière de prononcer ou de lier les sons, viennent du rap ou de l’urbain.

Vitaa : une musicalité urbaine, et une pureté de timbre bien à elle. Yseult, Angèle : elles personnalisent les voyelles selon l’émotion. Ici le français n’est pas « moins chanté ». Il est lié autrement. Les voyelles bougent avec ce qu’on ressent, pas seulement avec la voyelle écrite.

FRENCH VARIETY

Le style french variety

Voyelles pures. Vibrato absent, ou discret. Un style proche du naturel du texte. Mylène Farmer, Françoise Hardy.

Pas de « r » roulé pour faire couleur d’époque. Pas de diphtongue américaine. Le français reste près de la phrase parlée, mais c’est encore du chant : les cinq points pivots tiennent le geste, la voyelle reste nette. La langue entre les molaires, les nasales vers le haut : le même point pivot 5, une autre dose.

Contact de la langue entre les molaires supérieures pour les voyelles
Contact de la langue entre les molaires supérieures pour les voyelles
Les consonnes nasales M et N, pensées vers le haut
Les consonnes nasales M et N, pensées vers le haut

Illustrations © Emma Blanc-Tailleur, Anatomie du Chant, Adeline Toniutti

LA PALETTE

Ce n’est pas un costume. C’est un choix de couleur

On ne change pas de larynx pour passer de Piaf à Céline. On change ce qu’on demande aux voyelles, aux « r », au silence, au vibrato, au lien entre les syllabes.

Tant que le geste est sain, on a le choix de toute la palette sonore. Quand le choix se rétrécit, le geste est moins optimisé, parfois dangereux.

En studio, la question n’est donc pas « tu articules assez ? ». C’est : tu es dans quelle famille, aujourd’hui, pour cette chanson ? Un même artiste peut en traverser plusieurs. Chimène Badi le montre : Piaf plus soul. Céline peut enlever le twang. Le professionnel n’est pas collé à une famille.

VOIX FATIGUÉE

Et si la voix est fatiguée

Chuchoter n’est pas conseillé. Adeline propose plutôt de parler avec des accents qui favorisent un bon placement, pour un résultat organique avec le minimum d’efforts : québécois, marseillais, ou une comédienne comme Chantal Ladesou. Vertu technique, et ça détend la pièce.

Ça rejoint le style américano-québécois sans le forcer : l’accent remet la voix à un endroit où elle porte, sans serrer.

EN PRATIQUE

Nommer la famille avant la prise

1. Une famille par phrase

Rétro, américano-québécois, urbain, french variety. Une seule pour la phrase qu’on enregistre. On peut en changer au couplet suivant. On ne mélange pas tout dans la même voyelle.

2. Vérifier les marques

Rétro : « r » roulé, silences tenus, voyelles pures, vibrato assumé. Américano-québécois : syllabes découpées comme une diphtongue, placement plus nasal, twang qu’on pose et qu’on retire, voile relevé. Urbain : liaisons et grains du rap, voyelles qui suivent l’émotion. French variety : voyelles pures, vibrato discret, près du texte.

3. Si ça ne coule pas en américano-québécois

Yaourt anglais sur la chanson française, puis revenir au texte. On cherche la fluidité, pas l’imitation.

4. Les cinq points pivots restent le cadre

Quelle que soit la famille : posture, larynx libre, expiration tenue, cavités, articulation.

Pathologie aux cordes : avis du spécialiste.

CALYP

Travailler une famille au CALYP

La méthode est dans Anatomie du Chant (Marabout, 2024). Pour la travailler avec l’équipe : prenez rendez-vous.

Questions fréquentes

Quelles sont les manières de chanter le français selon Anatomie du Chant ?

Quatre familles : rétro (Piaf, Pravi, Zaho), américano-québécois ou à l’américaine (Céline, Natasha St-Pier), urbain (Vitaa, Yseult, Angèle), french variety (Mylène Farmer, Françoise Hardy).

Chanter à l’américaine, c’est le twang ?

Oui, dans le jargon d’Adeline. Le twang s’enseigne à partir des cinq points pivots. Voile relevé. On le met et on l’enlève selon la couleur.

Faut-il rouler les r pour chanter en français ?

Seulement dans la famille rétro. En french variety les voyelles sont pures et le vibrato discret. En américano-québécois on découpe plutôt les syllabes comme une diphtongue.

Peut-on changer de famille d’une chanson à l’autre ?

Oui. Un professionnel n’est pas collé à une famille. On nomme la famille avant la prise. On ne mélange pas tout dans la même voyelle.