Grossesse et voix chantée : le souffle, le périnée, la reprise

CLINIQUE DE LA VOIX

Un petit être qui grandit à l’endroit exact du soutien. Ce que deux médecins de la voix disent de la grossesse, de l’accouchement et du retour au chant.

ENTRETIEN

Le plus grand changement de leur vie

La grossesse est un moment important de la vie d’une femme, qui provoque énormément de changements, et il est de notre devoir d’accompagner ces chanteuses pendant le plus grand changement de leur vie. Pendant la grossesse, le corps change énormément : il y a des modifications hormonales, il y a un petit être qui grandit à l’intérieur du ventre de la chanteuse, l’endroit exact du soutien. Adeline Toniutti a interrogé le Dr Bruno Coulombeau, phoniatre à Lyon, pour connaître les étapes des changements dans la voix d’une chanteuse pendant la grossesse, et les bons conseils à adopter. Le Dr Marie Mailly, ORL spécialiste de la voix à Paris, apporte son éclairage sur les mêmes questions.

PREMIER TRIMESTRE

« J’avais la voix du siècle »

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

C’est un peu un mystère, la grossesse. J’ai des chanteuses qui viennent quand elles sont enceintes : elles chantent très bien, ou elles manquent d’air. Elles ont du mal à avoir de grandes respirations, parce que vers le cinquième, sixième, septième mois, le bébé a plus de poids, donc elles n’ont pas une grande marge pour inspirer. Et souvent, quand elles accouchent, il y a une perte de voix. On met plusieurs mois à récupérer.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

J’ai constaté chez certaines chanteuses au moins que la grossesse leur donnait une voix du feu de Dieu, lorsqu’elles n’étaient pas trop malades dans les quelques premiers mois. Au moment où le bébé n’est pas encore trop volumineux et ne gêne pas trop la mécanique diaphragmatique. Il y a plusieurs chanteuses qui m’ont dit : « J’avais la voix du siècle pendant le début de la grossesse. » Je pense que ce sont les modifications hormonales qui donnent un petit gonflement des cordes, mais juste ce qu’il faut pour que la fermeture soit parfaite, sans qu’il y ait de réduction de souplesse.

Cette réserve compte autant que le constat : la voix superbe du premier trimestre concerne les femmes qui ne sont pas trop malades. Les nausées, la fatigue et les vomissements du début de grossesse occupent le même terrain et effacent le bénéfice.

Le mécanisme décrit par le médecin est précis. Un gonflement léger des cordes vocales améliore leur accolement, donc la qualité du son, tant que ce gonflement reste assez discret pour ne pas coûter de souplesse. Au-delà, l’imprégnation peut devenir un handicap. La chanteuse qui gagne quelques semaines de confort vocal au premier trimestre profite d’un réglage momentanément idéal de la voix qu’elle a déjà.

Adeline Toniutti a posé au Dr Mailly la double question qu’on entend en cours : la voix baisse-t-elle pendant la grossesse, et le poids du bébé améliore-t-il le soutien ?

CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY

« Oui, il y a un abaissement de la voix dû aux hormones : les cordes gonflent. Effectivement, quand le bébé n’est pas trop gros, les chanteuses trouvent que le soutien est meilleur. »

Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris

IDÉE PHARE

La très bonne voix du début de grossesse vient d’un gonflement hormonal des cordes, juste suffisant pour rendre la fermeture parfaite sans raidir la muqueuse. Cette fenêtre se referme quand le bébé prend du volume.

Reste la croyance la plus répandue, celle que les élèves rapportent en cours : le bébé appuierait sur le diaphragme et améliorerait ainsi le soutien. Les deux médecins la nuancent chacun à sa façon. Pour le Dr Mailly, tant que le bébé n’est pas trop gros, les chanteuses trouvent effectivement le soutien meilleur. Pour le Dr Coulombeau, ce que les chanteuses ressentent comme une aide au premier trimestre appartient surtout à l’hormonal, et le poids du bébé joue ensuite dans l’autre sens : il réduit la place disponible pour la descente du diaphragme, donc le volume inspiré, et il s’oppose au travail de la ceinture abdominale à l’expiration. Ce qu’elles ressentent comme une gêne aux deuxième et troisième trimestres appartient à l’encombrement.

LES HORMONES

Ce que les hormones touchent réellement

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Les cordes vocales sont un récepteur des hormones sexuelles, à la fois des œstrogènes, de la progestérone et des androgènes, qui ont une fixation cordale.

Cette sensibilité hormonale s’observe en dehors de la grossesse. Le médecin rappelle qu’au moment des règles, il n’est pas du tout inhabituel d’observer une certaine hypervascularisation des cordes vocales, une sorte d’imprégnation et de gonflement. Les conséquences vocales varient énormément d’une femme à l’autre : certaines décrivent une très belle voix à ce moment-là, d’autres se disent aphones. Le Dr Coulombeau apporte ici une nuance utile aux professeurs.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Une chanteuse qui me dit « je suis aphone », parfois elle a perdu une tierce dans l’aigu, c’est déjà beaucoup. Elle chante, mais elle chante en ayant l’impression, certainement juste, que sa voix ne répond pas du tout comme elle répondrait normalement.

Ces différences interindividuelles, il le répète, ne sont pas toujours faciles à comprendre ni à aborder. Certaines femmes traversent leurs cycles et leur grossesse sans aucune modification vocale, d’autres sont fortement affectées, et aucune règle ne permet de prédire à laquelle des deux catégories appartient une chanteuse donnée avant de l’avoir observée. Le Dr Mailly, elle, constate que « toutes les chanteuses me disent que trois jours avant leurs règles, leur voix est plus lourde ». Le cycle menstruel a sa propre section dans la page Ménopause, andropause, presbyphonie.

Le Dr Mailly dresse la liste de ce que la grossesse change, trimestre par trimestre.

CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY

« Baisse de la fréquence fondamentale, surtout au deuxième trimestre. Œdème des cordes vocales. Diminution du temps de phonation maximal, surtout au troisième trimestre. Aggravation du reflux laryngopharyngé, particulièrement marquée au troisième trimestre. Diminution du soutien respiratoire au troisième trimestre, du fait de la limitation de l’expansion pulmonaire. »

« Modification de la posture : relâchement ligamentaire, changement de forme du thorax, du dos, du bassin. Réduction de l’ambitus vocal dans les aigus : les femmes atteignent plus difficilement les notes hautes, avec parfois une facilité relative dans les graves. »

« Fragilité vasculaire accrue des cordes vocales : risque de rupture de petits vaisseaux sanguins en cas de forçage vocal, d’où un risque accru d’hémorragie si la voix est poussée. Sécheresse et viscosité tissulaire augmentée : le mucus qui recouvre les cordes est plus rare et plus collant. »

Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris

Une précision s’impose au passage, parce que l’affirmation circule dans le milieu vocal : la muqueuse des cordes vocales et la muqueuse vaginale ne sont pas identiques. Le Dr Coulombeau a soumis la question à l’anatomopathologiste avec laquelle il travaille. Il s’agit dans les deux cas d’épithéliums malpighiens pluristratifiés, et ces muqueuses figurent bien parmi celles qui sont sensibles aux hormones sexuelles, mais les cellules et les structures diffèrent. L’idée qu’un frottis vaginal montrerait les mêmes cellules qu’un prélèvement de muqueuse de corde vocale est inexacte. La sensibilité hormonale commune suffit à expliquer ce que les chanteuses observent, sans qu’il faille mettre en avant une identité tissulaire. « C’est faux », tranche de son côté le Dr Mailly : « le seul point commun est que ce sont des muqueuses hormono-dépendantes ».

IDÉE PHARE

Pendant la grossesse, une corde vocale est plus gonflée, plus sèche, plus fragile sur le plan vasculaire. Forcer, c’est prendre un risque d’hémorragie de corde vocale. Le reflux, aggravé au troisième trimestre, se traite.

LE SOUFFLE

À partir du cinquième mois, le souffle se raccourcit des deux côtés

C’est la partie la plus concrète, et celle qui correspond le mieux à ce que vivent les chanteuses en cours.

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Ce que j’ai constaté chez les femmes enceintes, c’est qu’à un moment donné, ce n’est pas qu’il n’y a plus de souffle, c’est qu’il y a moins de longueur de souffle. À mon avis, le bébé étant là, le diaphragme a moins de place pour descendre. Il n’y a plus d’espace, donc les poumons ne peuvent pas se remplir complètement.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Très certainement, oui. Et moins de longueur de souffle. Et puis, quand vous sollicitez votre ceinture abdominale pour expulser, à un moment donné, le bébé vous dit aussi : « Ça suffit, tu arrêtes de m’appuyer dessus. » Du coup, on perd en inspiration, mais on perd sans doute aussi en expiration. Des deux côtés.

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Le diaphragme a du mal à descendre plus bas parce que bébé n’est pas d’accord, et en même temps, pour remonter, bébé fait peut-être un contre-appui dans l’autre sens et l’empêche de remonter avec efficacité. Et bébé appuie sur les abdominaux, appuie sur tout.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Tout à fait. Il se repose sur la ceinture pelvienne, sur le périnée. Il gêne la partie basse de la ceinture abdominale pour se contracter. Elle peut se contracter, mais à un moment donné, ça s’arrête.

La conséquence pratique est immédiate en répertoire. Les phrases longues partent en premier, les fins de phrase deviennent courtes, et la chanteuse compense en serrant ailleurs. C’est le moment où le suivi technique se justifie, avant que les compensations s’installent.

« Moins de longueur de souffle. On perd en inspiration, mais on perd sans doute aussi en expiration. Des deux côtés. »

Diaphragme à l’inspiration, vue frontale
Inspiration : le diaphragme descend. Un bébé qui a pris du volume lui laisse moins de place.
Diaphragme à l’expiration, vue frontale
Expiration : la ceinture abdominale fait remonter le diaphragme. Le bébé s’oppose à cette contraction.

Illustrations © Emma Blanc-Tailleur, Anatomie du Chant, Adeline Toniutti

IDÉE PHARE

Pendant la deuxième moitié de la grossesse, vous perdez de l’inspiration et de l’expiration. Les longues phrases s’écourtent, et le réflexe de compenser par la gorge s’installe vite si personne ne surveille.

JUSQU’À QUAND

Jusqu’à quel mois chanter, et surtout quoi chanter

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Elles peuvent chanter jusqu’à quand, vous pensez ? Qu’est-ce que vous dites quand on vient vous voir en consultation ?

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

J’aurais dit : chantez jusqu’à l’accouchement, ou jusqu’à ce que vous ne puissiez plus. Le problème, c’est si elle me demande jusqu’à quand elle peut accepter des engagements. Par principe de prudence, je vais dire : pas après le premier trimestre. Mais on sait très bien qu’il y a des femmes qui, après le premier trimestre, auraient pu tout à fait valablement chanter professionnellement.

Le médecin distingue donc deux questions que les chanteuses confondent souvent. Chanter, au sens de pratiquer, se poursuit tant que le corps suit. S’engager par contrat, avec une date, un lieu et une production qui compte sur vous, relève d’un autre calcul, et le repère prudent qu’il donne alors est celui du premier trimestre. Il ajoute aussitôt que ce repère est théorique et que beaucoup de femmes le dépassent sans difficulté.

CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY

« Pour le chant pendant la grossesse, c’est vraiment très individuel, car il n’y a aucun consensus. Certaines vont chanter jusqu’au bout, et d’autres vont arrêter au septième mois. La grosse gêne, c’est la diminution de la capacité respiratoire due à la taille du bébé. »

Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris

Adeline Toniutti situe la limite pratique qu’elle observe au studio.

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Je vois des chanteuses qui peuvent facilement chanter jusqu’au cinquième, sixième mois. Mais il faut que le metteur en scène, dans le cas de l’opéra, s’adapte, c’est-à-dire qu’elles ne pourront pas faire des bonds partout. Quand on est une star, on se rappellera tous de Natalie Dessay qui était enceinte à la Scala de Milan et qui a chanté la Poupée des Contes d’Hoffmann : la mise en scène avait été refaite en tenant compte de sa grossesse, la robe large, et pas de mise en scène où on grimpe partout après les poutres.

Natalie Dessay, soprano colorature française, a tenu pendant deux décennies les rôles les plus virtuoses du répertoire, dont cette Olympia des Contes d’Hoffmann d’Offenbach, une poupée mécanique dont l’air est un sommet de difficulté. L’exemple est parlant parce qu’il ne concerne pas un emploi facile : la production a réécrit la mise en scène autour de la contrainte physique et le rôle a été chanté.

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Et dans la pop, il faut aussi que la mise en scène soit refaite. On ne va pas faire une tournée façon Lady Gaga qui saute partout avec un bébé dans le ventre.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Si on est dans de l’oratorio, on se dit que certainement, on peut le faire. Mais si la chanteuse nous dit : « Est-ce que vous êtes sûr qu’à cinq mois je serai capable de faire un concert, d’enregistrer un concert d’airs d’opéra sans mise en scène, ou un oratorio ? », on va répondre : « Non, je ne suis pas sûr que vous pourrez à ce moment-là. Est-ce que vous aurez les longueurs de phrases ? »

Un concert sans mise en scène ne protège donc de rien si l’œuvre demande des phrases longues et une pression expiratoire tenue. Avant de signer, la question porte autant sur le contenu du programme et sa durée que sur le terme de la grossesse. Le médecin ajoute une difficulté que les chanteuses connaissent bien : l’impossibilité de garantir une date.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

C’est toujours difficile de prévoir, de prédire qu’à tel moment il faut que vous disiez stop pour les engagements. Pour le planning d’un chanteur, vous le savez mieux que moi, c’est une catastrophe. Les stars, il y aura toujours une doublure de prévue, une double distribution. Mais quand ce sont des personnes normales, entre guillemets, ça devient compliqué de prédire.

IDÉE PHARE

Avant d’accepter un engagement au deuxième trimestre, regardez la partition autant que le calendrier : longueur des phrases, tessiture tenue, mise en scène. Une production peut s’adapter, un air ne s’adapte pas.

C’est là qu’Adeline Toniutti pose la question du suivi, et la réponse du médecin est nette.

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Est-ce qu’on pourrait dire que pour n’importe quelle chanteuse, il faut quand même faire un accompagnement sur cette période ?

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Je pense que ça peut être utile, oui.

L’ACCOUCHEMENT

Voie basse ou césarienne : la distension abdominale et le périnée

Sur la question voie basse ou césarienne, le Dr Coulombeau traite le second cas comme une évidence et insiste sur le premier, parce que c’est celui que les chanteuses sous-estiment.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Après l’accouchement, on ne parle pas de la césarienne parce que c’est encore plus évident, mais même un accouchement par voie basse, il y a toute la distension abdominale et périnéale. Je crois qu’on oublie des fois le périnée. Il a été distendu, c’est relâché. Vous n’avez plus l’appui, ou vous avez beaucoup moins l’appui dont il y a besoin pour chanter à un haut niveau. Pour quelqu’un qui ne chantera pas, les constatations seront sans doute un peu moins compliquées. C’est là que la kiné, et notamment la kiné du périnée, est vraiment importante. Je pense qu’on n’en parle pas beaucoup, peut-être un peu plus maintenant. Il faut vraiment faire un travail de rééducation à ce moment-là pour vous redonner de l’appui.

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Il n’y a plus de fermeture en bas. On n’a plus d’appui pour faire le geste.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Il y a le problème de la fermeture, avec ce que ça peut comporter comme désagréments, mais aussi, comme vous le dites très bien, le problème de la tonicité et donc de l’appui. Et si on ne peut plus s’appuyer, en termes d’expiration, on va être vraiment très gêné.

Le Dr Mailly va plus loin sur la comparaison entre les deux accouchements, et son constat surprend.

CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY

« Contrairement à l’intuition qu’on pourrait avoir, la césarienne étant perçue comme plus traumatique, c’est en réalité l’accouchement par voie basse qui semble avoir un impact vocal objectif et subjectif plus marqué, probablement du fait de l’effort de poussée glotte fermée, un vrai phonotraumatisme mécanique aigu. La césarienne, elle, impacte davantage la récupération du soutien abdominal, muscle sectionné, sans traumatisme laryngé direct. »

« Il y a, dans les deux cas, la possibilité d’un diastasis, un défaut de fermeture des abdos, qu’il faut parfois opérer, car il ne se remet pas forcément spontanément. »

Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris

Le périnée intéresse la chanteuse pour une raison mécanique, en plus des raisons de confort urinaire que la rééducation post-natale vise habituellement. Un plancher pelvien tonique donne au diaphragme et à la ceinture abdominale un point d’appui bas contre lequel travailler. Sans cette fermeture inférieure, la pression expiratoire fuit vers le bas et le soutien devient impossible à tenir, quelle que soit la qualité des cordes vocales. La rééducation périnéale prescrite après l’accouchement mérite donc, chez une chanteuse, d’être suivie jusqu’au bout.

IDÉE PHARE

La rééducation du périnée est un acte vocal chez la chanteuse. Sans fermeture en bas, il n’y a pas d’appui pour l’expiration, et le geste vocal se fait à la gorge. Après une voie basse, les cordes vocales elles-mêmes ont subi la poussée glotte fermée ; après une césarienne, c’est le soutien abdominal qui met le plus de temps à revenir.

LA REPRISE

Quand reprendre le travail vocal

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Combien de temps faut-il attendre normalement avant de rechanter ?

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Je n’ai pas de règle. Quand les personnes me le demandent, je conseille de dater un mois et demi, deux mois, un peu comme une chirurgie de cordes vocales, mais pas pour les mêmes raisons. Ça me semble raisonnable de le prévoir. Et après, c’est tellement différent d’une femme à l’autre.

Ce délai d’un mois et demi à deux mois est un repère de bon sens, et le médecin le présente comme tel. La comparaison avec les suites d’une chirurgie cordale porte sur la seule durée. Le Dr Coulombeau le précise lui-même en la posant : les raisons diffèrent, puisque après un accouchement, ce sont la paroi abdominale et le plancher pelvien qui ont à retrouver leur tonus.

Le Dr Mailly ajoute un facteur que les chanteuses ne relient pas toujours à leur voix : l’allaitement.

CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY

« Concernant la reprise, c’est l’allaitement qui va la déterminer. Lors de l’allaitement, il n’y a pas de reprise de la sécrétion d’œstrogène, donc la chanteuse est comme dans une “mini-ménopause”. Souvent, elle ne retrouve sa voix qu’après l’allaitement, à la reprise des cycles hormonaux normaux. »

« S’il n’y a pas d’allaitement, on sait que des perturbations hormonales sont importantes au moins douze semaines après l’accouchement. Mais certaines chanteuses disent qu’elles ne retrouvent leur “vraie voix” que plusieurs mois, voire plusieurs années après. »

Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris

Les écarts entre chanteuses sont considérables. Adeline Toniutti a rapporté au médecin le cas de Léa, candidate de la Star Academy, qui a chanté Beyoncé une semaine après son accouchement, incroyablement bien.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

On sera à peu près d’accord pour dire que pour 90 % des chanteuses qu’on connaît, ça aurait pu être une catastrophe. Elle, elle a su puiser dans des réserves, ou alors, par chance, les choses se sont tellement bien organisées pour elle qu’elle a été capable de le faire.

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Ce que je peux ajouter, c’est que Léa avait une super formation avant de tomber enceinte. Il y a eu un gros travail musculaire avant la grossesse, pendant longtemps, un vrai travail. C’est une des chanteuses les plus toniques que je vois, elle avait pris au sérieux ce que je lui avais dit. Et on a beaucoup réduit le problème une fois qu’elle a accouché. C’était complètement saisissant.

« Pour chanter, il ne suffit pas d’avoir des cordes vocales. »

Cette observation est le cœur de la question de la reprise, et Adeline Toniutti la généralise à partir de ce qu’elle voit au studio : les chanteuses les moins musclées avant la grossesse rechantent moins vite après l’accouchement. La réponse du médecin est directe.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Ça paraît assez logique. En plus, si elles sont musclées avant, on peut inférer que c’est parce qu’elles ont travaillé musculairement. C’est le travail. Et du coup, ce sont des personnes qui se sont peut-être remises assez vite après pour se remuscler, et qui, si elles ont aussi eu la bonne idée d’ajouter une rééducation périnéale, vont effectivement bien mieux aborder ces suites, qui, à mon avis, la plupart du temps, vont être vraiment physiques, parce que pour chanter, il ne suffit pas d’avoir des cordes vocales.

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Le fait de bien chanter, c’est une histoire de corps en général.

Adeline Toniutti signale un autre facteur, qui pèse sur la reprise sans être musculaire : la période post-natale se traverse parfois avec le baby blues, et l’on se retrouve face à des artistes qui n’ont pas un bon moral au moment même où elles viennent de donner la vie. Une voix qui ne répond plus s’ajoute alors à un état psychique déjà fragile, ce qui pousse certaines à forcer la reprise.

IDÉE PHARE

Le muscle construit avant la grossesse est le capital sur lequel on s’appuie après l’accouchement. Une chanteuse qui prévoit une grossesse a intérêt à préparer son corps plutôt qu’à espérer récupérer vite. Et tant que l’allaitement dure, la voix reste dans une parenthèse hormonale.

LES AIGUS

Les aigus qui ne reviennent pas

Le constat que rapportent les professeurs après un accouchement associe deux choses : des abdominaux distendus et une perte des aigus, parfois pendant plusieurs mois. Les deux tiennent ensemble par la mécanique décrite plus haut.

À propos de l’évolution musculaire liée à l’âge, le Dr Coulombeau formule le principe qui vaut ici : pour maintenir les grands aigus, il faut de la pression, il faut que physiquement les muscles soient là, et si les muscles commencent à être un peu difficiles à solliciter, cela devient compliqué. Une ceinture abdominale distendue et un périnée relâché produisent le même effet qu’une perte de tonus musculaire d’origine différente : la pression sous-glottique ne peut plus être établie ni tenue, et l’aigu est la première zone à s’en ressentir, puisque c’est celle qui en demande le plus.

Une chanteuse qui perd ses aigus après un accouchement n’a donc pas nécessairement un problème de cordes vocales. C’est aussi ce qui explique que le temps seul ne suffise pas toujours : sans rééducation du périnée ni remise en route musculaire, l’appui ne revient pas de lui-même, et la voix reste en dessous de ce qu’elle était.

Une césarienne, une grossesse extra-utérine, une endométriose opérée peuvent laisser des adhérences qui changent l’appui. Ce sujet a sa page : Soigner ses adhérences pour soigner sa voix.

CONTRACEPTION

La contraception et la voix

Adeline Toniutti a parfois vu la contraception agir sur la voix de ses élèves. Le Dr Mailly répond à partir de la littérature.

CE QU’EN DIT LE DR MARIE MAILLY

« La littérature de référence montre que la pilule contraceptive orale est associée à une amélioration ou une stabilisation de la qualité vocale chez la femme, très probablement en lissant les fluctuations hormonales cycliques responsables de la dysphonie prémenstruelle. »

Dr Marie Mailly · ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris

Autrement dit, une contraception hormonale qui supprime les variations du cycle supprime aussi, chez beaucoup de femmes, les trois jours de voix « plus lourde » qui précèdent les règles. Le choix d’une contraception reste une décision médicale et personnelle, prise avec le gynécologue. Une chanteuse qui observe un changement de voix après un changement de contraception a intérêt à le signaler, à son prescripteur comme à son professeur.

FATIGUE

Fatigue, régimes et suites opératoires

Le retour au chant après une grossesse s’accompagne souvent d’une volonté de retrouver rapidement son corps d’avant. Le médecin met en garde sur ce point, à propos des régimes et des suites de chirurgie.

Dr Bruno Coulombeau

Dr Bruno Coulombeau

Équilibré et pas fatigué. On l’oublie dans beaucoup de situations : les régimes, les suites opératoires, et notamment les suites de grosses chirurgies. Ça engendre une fatigue, et cette fatigue est tout à fait délétère pour ce qui est du geste vocal chanté.

Les hypothèses qu’il avance devant les amaigrissements rapides sont la perte de masse musculaire et la baisse de la glycémie, en plus de la fatigue elle-même. Adeline Toniutti pose la conclusion en termes de performance.

Adeline Toniutti

Adeline Toniutti

Pour avoir un beau geste vocal et réaliser certaines performances, on a besoin d’un corps globalement en bonne santé, ni en déficit calorique, ni en déficit de sport. Il faut un corps équilibré pour maintenir un beau geste vocal.

Elle ajoute une remarque qui vaut aussi pour les suites d’accouchement : ses élèves arrivent parfois en cours, ou en studio d’enregistrement, encore sanglés dans une ceinture de contention post-opératoire, sans avoir signalé l’intervention. Le médecin, interrogé sur l’opportunité de chanter dans ces conditions, répond que si c’est pour se faire mal en se disant « je n’y arrive pas », et se faire mal psychologiquement, il vaut mieux éviter.

EN PRATIQUE

Ce qu’il faut retenir

Pour organiser une grossesse et une reprise, sans transformer des repères en règles.

  • Pendant le premier trimestre, la voix peut être exceptionnellement facile chez les femmes peu incommodées. Profiter de la fenêtre en gardant à l’esprit qu’elle se referme.
  • Continuer à chanter tant que le corps suit. Il n’y a aucun consensus sur une date : certaines chantent jusqu’au bout, d’autres s’arrêtent au septième mois. Pour les engagements contractuels, le repère prudent du médecin est le premier trimestre, avec la précision qu’il est indicatif et que beaucoup de chanteuses le dépassent.
  • Ne pas forcer. Les cordes vocales sont plus fragiles sur le plan vasculaire pendant la grossesse. Une hémorragie de corde vocale se paie cher.
  • Au deuxième et au troisième trimestre, examiner le répertoire avant la date : longueur des phrases, endurance demandée, mise en scène. Une production peut s’adapter, comme dans le cas cité de la Scala. Faire traiter le reflux s’il apparaît.
  • Un accompagnement technique pendant cette période est utile, pour éviter que les compensations installées quand le souffle raccourcit ne restent après l’accouchement.
  • Après l’accouchement, faire la rééducation périnéale prescrite et la mener à son terme, voie basse comme césarienne. C’est le point d’appui du geste vocal. Faire vérifier un éventuel diastasis.
  • Reprendre le travail vocal vers un mois et demi à deux mois, en sachant que ce délai est un repère, que l’allaitement prolonge la parenthèse hormonale, et que les écarts entre femmes sont considérables.
  • Une cicatrice de césarienne ou d’une autre chirurgie du ventre : voir la page Soigner ses adhérences pour soigner sa voix.
  • Consulter si le trouble dure. Le seuil que donne le Dr Coulombeau est simple : une dysphonie qui dure plus d’un mois justifie un examen laryngé. À la suite du bilan, il prescrit volontiers un travail vocal.

Le travail musculaire mené avant la grossesse est ce qui détermine le plus visiblement la vitesse du retour. C’est aussi la seule part de ce dossier sur laquelle une chanteuse a une prise complète, longtemps à l’avance. Pour s’y préparer : Préparer son corps pour préparer la scène.

Dr Bruno Coulombeau, phoniatre, Lyon
Dr Bruno Coulombeauphoniatre, LyonSuit les chanteurs du CALYP depuis 2015.
Dr Marie Mailly, ORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, Paris
Dr Marie MaillyORL, spécialiste de la voix et de la toxine botulique, ParisPartenaire du Conservatoire de Paris et de l’Opéra de Paris pour la prévention des troubles vocaux.

Les cas d’élèves et de patientes évoqués sont rapportés sous forme anonyme. Ces informations sont données à titre d’éclairage général et ne remplacent pas une consultation de phoniatrie ou d’ORL.

CALYP

Chanter enceinte, rechanter après

Le CALYP accompagne les chanteuses avant, pendant et après la grossesse : préparation musculaire, adaptation du répertoire, reprise progressive avec l’équipe médicale.

Questions fréquentes

Pourquoi la voix est-elle souvent meilleure en début de grossesse ?

Les hormones donnent un léger gonflement des cordes vocales, juste ce qu’il faut pour que la fermeture soit parfaite sans perdre de souplesse. Tant que le bébé n’est pas trop gros, beaucoup de chanteuses trouvent aussi le soutien meilleur. Cette fenêtre se referme quand le bébé prend du volume.

Jusqu’à quel mois une chanteuse peut-elle chanter ?

Il n’y a aucun consensus : c’est très individuel. Certaines chantent jusqu’au bout, d’autres s’arrêtent au septième mois. La gêne principale est la diminution de la capacité respiratoire due à la taille du bébé. Pour les engagements contractuels, le repère prudent du Dr Coulombeau est le premier trimestre, un repère indicatif que beaucoup dépassent.

Voie basse ou césarienne : quelle différence pour la voix ?

Contrairement à l’intuition, la voie basse semble avoir l’impact vocal le plus marqué, à cause de l’effort de poussée glotte fermée, un vrai phonotraumatisme. La césarienne touche surtout la récupération du soutien abdominal, le muscle ayant été sectionné. Dans les deux cas, périnée distendu et possible diastasis des abdominaux.

Quand reprendre le chant après un accouchement ?

Un mois et demi à deux mois comme repère, sans règle. L’allaitement prolonge la parenthèse hormonale : sans reprise de la sécrétion d’œstrogène, la chanteuse est comme dans une mini-ménopause et retrouve souvent sa voix après l’allaitement. Sans allaitement, les perturbations hormonales durent au moins douze semaines.

Pourquoi les aigus ne reviennent-ils pas après l’accouchement ?

Parce que l’aigu demande le plus de pression, et que la pression repose sur une ceinture abdominale et un périnée toniques. Distendus, ils ne fabriquent plus l’appui. La rééducation périnéale et la remise en route musculaire sont la réponse, pas seulement le temps.

La pilule change-t-elle la voix ?

La littérature montre que la pilule contraceptive orale est associée à une amélioration ou une stabilisation de la qualité vocale, très probablement parce qu’elle lisse les fluctuations hormonales du cycle responsables de la dysphonie prémenstruelle.