Les écoles nationales au XIXe siècle

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

Folklore et identité : ouvrir le répertoire du chanteur au-delà de l'axe italo-germano-français.

Source Jean Mislin · Musicologue, organiste et chef de choeurs · professeur d'Adeline Toniutti Dans le cadre des recherches d'Adeline Toniutti

Que sont les écoles nationales en musique ?

Les écoles nationales musique désignent le mouvement du XIXe siècle où compositeurs tchèques, scandinaves, espagnols, russes et d'autres nations fondent un langage savant sur le folklore, la langue et l'histoire locales. Lié à 1848 et aux irrédentismes, ce phénomène rompt avec le cosmopolitisme baroque et classique. Dans le parcours d'histoire de la musique, il élargit l'oreille du chanteur au-delà de l'axe italo-germano-français.

Cosmopolitisme, 1848 et revendication ethnique

Jusqu'au XIXe siècle, la musique savante reste largement européenne et mobile : polyphonistes de la Renaissance, Schütz chez Monteverdi, Lulli à Versailles. Le mot d'ordre attribué à un jésuite espagnol du XVIIIe (« c'est sur la base des chansons populaires nationales que chaque peuple doit construire son système musical ») retentit partout après les révolutions de 1848. Langue, poésie et chants du pays deviennent instruments de particularité ethnique sous domination.

Ce basculement s'inscrit dans le romantisme : goût du folklore, du programme, des couleurs locales. Le poème symphonique (Smetana, Sibelius, Rimsky-Korsakov) et l'opéra national (Glinka, La Fiancée vendue) portent cette identité sans renoncer au métier occidental.

École tchèque : Smetana, Dvořák, Janáček

Proverbe de Bohême : « tout Tchèque naît avec un violon sous son oreiller. » Kozeluch, Dussek, Reicha avaient déjà rayonnné (Mannheim). Bedřich Smetana (1824-1884), pianiste marqué par Berlioz à Prague, milite contre les Habsbourg et dote la Bohême d'école de musique et de théâtre national (1862). La Fiancée vendue (1866) fonde le lyrisme tchèque ; les six poèmes Ma Patrie admirent Liszt ; surdité en 1874.

Antonín Dvořák (1841-1904), protégé de Brahms, s'impose avec les Danses slaves, dirige le conservatoire de New York (1892-1895) puis Prague, compose neuf symphonies dont le Nouveau Monde (1893) et le Stabat Mater (1877). Sa mort est un deuil national. Leoš Janáček (1854-1928) sort de l'ombre en 1916 avec Jenůfa ; Sinfonietta et Messe glagolitique (1926). Au XXe siècle : Hába, Martinů, et le lien avec Bartók sur le folklore collecté.

Scandinavie et Espagne : Grieg, Sibelius, Albéniz, Falla

Edvard Grieg (1843-1907), formé en Allemagne avec Nordraak (1842-1866), veut « créer un art national » à partir des chansons populaires : Pièces lyriques, Danses norvégiennes, suites Peer Gynt (1874-75, 1891), concerto pour piano (1868). Jean Sibelius (1865-1957), héros finlandais formé à Berlin et Vienne, teinte poèmes symphoniques et sept symphonies d'une sombre mélancolie : Le Cygne de Tuonela, Finlandia (1899), Tapiola, concerto pour violon, Valse triste.

En Espagne, Felipe Pedrell (1841-1922) publie en 1891 le manifeste Pour la musique ; Falla et Granados sont ses élèves. Isaac Albéniz (1860-1909), proche de Debussy et Ravel à Paris, laisse Iberia (1905-1909). Enrique Granados (1867-1916) : Danses espagnoles, Tonadillas, Goyescas (1911). Manuel de Falla (1876-1946) : La Vie brève, L'Amour sorcier, Le Tricorne, Nuits dans les jardins d'Espagne ; folklore imaginaire, langage moderne, proche de Bartók.

Russie : Glinka, Groupe des Cinq, Tchaïkovski

Avant le XIXe, la musique savante russe est quasi absente : polyphonie a cappella (instruments jugés diaboliques), opéra italien importé. Mikhaïl Glinka (1804-1857), « héros musical » selon Stravinsky, fonde la nation avec Une vie pour le tsar (1836) et Ruslan et Ludmila (1842) : sujets, langue, rythmes en 5 et 7 temps. Dargomyjski (Le Convive de pierre, 1868) influence les jeunes.

Le Groupe des Cinq (1862, « puissante petite clique » de Stassov) : Balakirev (chef), Cui (polémiste), Moussorgski (Boris Godounov, Khovanchtchina, Tableaux d'une exposition), Rimsky-Korsakov (Sadko, Shéhérazade, maître de Stravinsky), Borodine (Prince Igor, Dans les steppes de l'Asie centrale). Autodidactes, admirateurs de Berlioz, partisans de la musique à programme et de la couleur locale. Dissolution vers 1872. En face : Tchaïkovski (ballets, Onéguine), jugé « russe qui compose » plutôt que compositeur russe par Cui. Voir le XXe siècle (Stravinsky, Scriabine, Rachmaninov).

Repères chronologiques et œuvres clés

  • 1836-1842 : Glinka, Une vie pour le tsar, Ruslan et Ludmila.
  • 1862-1872 : Groupe des Cinq ; Boris Godounov (1868-72) ; dissolution du cercle.
  • 1866-1874 : Smetana, La Fiancée vendue, Ma Patrie ; Grieg, concerto pour piano, Peer Gynt.
  • 1875-1893 : Tchaïkovski, ballets et Onéguine ; Dvořák, Danses slaves, Nouveau Monde.
  • 1891-1917 : Pedrell, manifeste ; Albéniz, Iberia ; Sibelius, Finlandia ; Falla, L'Amour sorcier, Le Tricorne.
  • 1916-1926 : Janáček, Jenůfa, Sinfonietta, Messe glagolitique.

Pour le chanteur : mélodies russes, tonadillas, airs de Smetana ou Dvořák, rôles de Boris ou de Jenůfa exigent diction, mode et couleur hors du bel canto italien pur. La lecture historique relie style et technique en cours de chant et masterclass.

FAQ sur les écoles nationales

Qu'est-ce qu'une école nationale en musique ?

Un mouvement du XIXe siècle où un pays construit un langage savant sur folklore, langue et sujets locaux, souvent en réaction à l'hégémonie italo-allemande et aux dominations politiques.

Qui fonde l'école russe ?

Glinka jette les bases ; le Groupe des Cinq (Balakirev, Cui, Moussorgski, Rimsky-Korsakov, Borodine) radicalise le programme national face à Tchaïkovski, plus occidental.

Quels compositeurs tchèques retenir ?

Smetana (La Fiancée vendue, Ma Patrie), Dvořák (symphonies, Danses slaves), Janáček (Jenůfa, Sinfonietta).

Pourquoi ce sujet compte pour les chanteurs ?

Par la lecture de partition, le phrasé, l'intonation et le respect des styles historiques (baroque, classique, romantique, XXe siècle).

Y a-t-il un lien avec Bartók ?

Oui : Falla recrée un folklore imaginaire « comme Bartók » ; l'ethnomusicologie du XXe prolonge la logique des écoles nationales du XIXe.

Sources et citations

Repères et citations pour approfondir le sujet.

  • Jean Mislin : musicologue, organiste et chef de choeurs, professeur d'Adeline Toniutti. Notes utilisées dans le cadre des recherches d'Adeline Toniutti.

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